DISPARAÎTRE

REPRENDRE LE CONTRÔLE

Profils Facebook revendus pour manipuler une élection, vol de millions de mots de passe mis aux enchères par des pirates sur le darknet, harcèlement numérique en meute, acteurs de la société civile et journalistes pris pour cible aux quatre coins du monde : nos données personnelles sont menacés chaque jour.

Quelles solutions pour enfin reprendre le contrôle de notre vie privée à l’ère du numérique ? C’est la question qui est au centre du prochain film de Marc Meillassoux et Mihaela Gladovic , Disparaître.

INTERVIEW AVEC MARC MEILLASSOUX

Nothing to Hide soulevait déjà des problématiques liées à la surveillance de masse et le risque pour nos démocraties. En quoi la démarche de votre prochain film, Disparaitre, se distingue-t-elle de son prédécesseur ?

Nothing to Hide était plus de l’ordre du plaidoyer: pourquoi la vie privée est-elle indispensable à nos libertés. Cette forme était nécessaire parce qu‘on butait sur le sophisme « je ne fais rien de mal, je n‘ai rien à cacher ». Mais le plaidoyer montre aussi parfois des limites: en découvrant le portrait sombre d’un monde sous surveillance, certaines personnes peuvent se sentir impuissants et se résigner. On a essayé d’éviter cet écueil avec le dernier chapitre de Nothing to Hide, « Le monde libre », mais on avait peu de temps.

Disparaître se projette plus dans l’action, la « capacitation » (empowerment en anglais). Le message du film est le suivant: « qu’importe votre niveau de connaissances, chacun peut faire quelque chose pour commencer à défendre sa vie privée en ligne et on va vous donner des pistes ».

Malgré les révélations faites ces dernières années concernant la collecte de nos données et les dangers liés à la puissance des GAFAM dans le paysage politique, les choses ne semblent pas évoluer dans le bon sens, comme en attestent le règlement de censure des « contenus terroristes » en ligne, et l’arrestation de plusieurs lanceurs d’alertes . Comment pouvons-nous agir, à notre échelle, pour protéger nos libertés ?

Il y a effectivement une fuite en avant sécuritaire, qui rentre dans un cadre plus général qui fait penser à une accélération de l’Histoire avec la crise écologique, la nouvelle « crise » économique qui couve ou les phénomènes migratoires. Je pense que c’est autant de raisons pour chacun de se préparer à des lendemains qui pourraient être moins démocratique en apprenant à défendre sa vie privée et donc sa liberté de penser et d’agir.

Il y a quand même des choses positives: le RGPD, bien qu’imparfait montre une prise de conscience au niveau européen et les scandales qui touchent les GAFAM chaque jour ont fait prendre conscience aux gens que ces services dits gratuits pouvaient représenter un danger pour eux et pour le fonctionnement d‘une démocratie. Reste maintenant à promouvoir ou trouver des alternatives efficaces.

Les enjeux liés aux sociétés de contrôle sont à l’honneur ces temps ci. Dans son dernier ouvrage, Les Furtifs, Alain Damasio nous plonge dans un monde où la technologie et la surveillance dictent notre existence. Récemment, il décryptait le terme de Furtif comme « Fuir Un Réseau Trop Intrusif ». Est-ce que l’on peut trouver une résonance entre son ouvrage et votre prochain documentaire ?

J‘ai acheté et je viens de commencer à lire les Furtifs, je ne peux pas encore trop tirer de conclusion. Je sais par mon frère qui est un grand lecteur de Damasio qu‘il a été marqué par les écrits sur la société de contrôle notamment par Deleuze. Cette question comme celle du Panoptique, de Bentham repris par Foucault, travaille je pense toute personne attachée à la notion de libre-arbitre. On est nombreux à avoir cette intuition que le monde deviendrait une dystopie si on perdait ces espaces d‘intimité, cette sphère secrète qui garde nos secrets les plus chers. Disparaître se rapprochait peut-être davantage des Furtifs dans sa première écriture. On s‘orientait vers un univers plus mystérieux et poétique d‘une disparition totale, afin de s‘extirper de la surveillante omnisciente. Dans une volonté plus militante on s‘est recentré sur un documentaire plus pragmatique et pédagogique: comment agir au quotidien pour résister. Et ce, que je sois un citoyen sans histoire, un activiste, un lanceur d‘alerte, ou un dissident syrien. Certains protagonistes sont dans des logiques de disparition, mais souvent limitées dans le temps.

Concernant votre campagne de crownfunding, où en est-elle aujourd’hui ? Et surtout, Quand aurons-nous l’occasion de découvrir le film ?

Le sujet du film est vaste et complexe. On attache beaucoup d‘importance à la sélection des histoires et des protagonistes, qui doivent à la fois permettre de faire un film de cinéma et apporter une dimension didactique. Le montage est une période également essentielle pour les documentaires riches en contenu. Pour Nothing to Hide il avait demandé quatre mois! Du coup j‘estime qu‘il nous faudra une année avant la sortie du documentaire.

La campagne marche bien, notamment grâce à ceux qui nous avait déjà fait confiance lors de notre dernière campagne et ceux qui ont vu et projeté Nothing to Hide. On a encore du chemin (jusqu‘au 22 juin) et on compte sur la bonne volonté de tous ceux qui défendent les libertés en ligne et la vie privée. Chaque donation et partage compte!